Un Lyonnais de 42 ans pense être en possession d’une œuvre du grand peintre hollandais. S’il était authentifié, le tableau, acheté 130 euros l’année dernière lors d’une vente aux enchères, verrait sa cote atteindre plusieurs millions d’euros.

L’histoire semble à première vue incroyable, aberrante, voire grotesque. Elle fleure bon le canular et le déjà-vu. Au cœur de ce mystère, un petit tableau de 23,8 cm sur 18 cm représentant une vieille femme sur un fond très sombre. Son actuel propriétaire, un amateur d’art lyonnais de 42 ans, l’a acquis il y a un an lors d’une vente judiciaire. Mis à prix 80 euros, ce panneau en chêne d’à peine 4 mm d’épaisseur et dont les bords sont biseautés, lui a été cédé pour la modique somme de 130 euros. Une addition salée s’il s’agit d’une croûte ; l’affaire du siècle s’il s’avère que ladite œuvre a pour auteur un peintre reconnu, ce qu’il convient toutefois au préalable de prouver.

L’histoire aurait pu en rester là et le tableau finir oublié dans un débarras ou accroché dans un couloir sombre d’une vielle bâtisse de la capitale des Gaules. Sauf qu’à force de recherches sur les origines de cette œuvre et l’identité du personnage, son acquéreur, qui a souhaité conserver l’anonymat, en est venu à une conclusion audacieuse : il s’agit d’un original de Rembrandt (1606-1669). « J’ai tout d’abord été intrigué par le cachet de cire et le papier écrit en russe » qui sont collés à l’arrière du panneau, nous a-t-il expliqué hier. Deux éléments qui le poussent d’ailleurs à l’époque à acheter l’antiquité qui ne semble pas avoir été expertisée avant sa mise en vente. C’est ensuite le style du tableau qui le fascine. Après s’être plongé dans plusieurs ouvrages, les traits de la vieille femme lui rappellent indubitablement les portraits de la mère de Rembrandt exécutés par le grand maître hollandais au début de sa carrière. Peu à peu, l’idée que le petit rectangle de bois qu’il tient entre les mains puisse avoir été peint par Rembrandt fait son chemin. Et les preuves de l’authenticité espérée de l’œuvre s’accumulent.

Premier indice : le cadre qui entourait l’œuvre. Postérieur au tableau, il porte le nom de Dietrich, célèbre pasticheur allemand de Rembrandt ayant exercé ses talents au XVIIIème siècle. Celui-ci n’aurait cependant jamais réalisé de portrait et aurait eu pour habitude de signer ses copies. Il ne s’agirait donc pas d’une de ses contrefaçons et le tableau lyonnais lui aurait était attribué à la va-vite, ce qui indique toutefois que ses propriétaires de l’époque y avaient déjà vu une parenté avec les réalisations du maître de l’École hollandaise du XVIIème siècle. Deuxième indice : la découverte d’un « R » majuscule quasiment illisible dans le coin inférieur droit de l’œuvre. Des travaux d’expertises menés au mois de juin dernier à L’Atelier du temps passé, à Paris, ont confirmé la présence d’une signature complète. Ils ont également révélé celle de la date 1625 avec le 6 à l’envers, comme avait l’habitude de l’écrire le maître. « Nous avons utilisé la microscopie numérique, la radiographie et les rayons ultra-violets pour traverser les couches de vernis et de peinture ; nous avons essayé de reconstituer l’histoire de cette œuvre », indique Annette Douay. Des analyses dendrochronologiques ont également permis de dater le bois. « Les matériaux correspondent. Il s’agit d’une œuvre ancienne réalisée à l’époque à laquelle vivait Rembrandt. Ce n’est pas une copie. Il s’agit soit d’une œuvre originale, soit d’un faux, mais attention, je ne sais pas qui tenait le pinceau ». Dans l’hypothèse d’un tableau authentique, reste donc à découvrir si la main en question appartenait au maître hollandais ou à un artiste anonyme.

Dans ce domaine, seuls les spécialistes reconnus ont véritablement voix au chapitre. Et si leur travail d’authentification repose sur d’imposants travaux d’analyse, la part de subjectivité de chaque expert n’est pas à négliger. Contacté par le propriétaire du tableau, Ernst van der Wetering, reconnu comme LE spécialiste de Rembrandt, rejette l’hypothèse de l’œuvre originale. « Il fonde son analyse sur des photos de mauvaises qualité et ne l’a même pas examiné », clame le Lyonnais, qui s’est mué depuis quelques mois en Sherlock Holmes de l’art baroque. « Et les autres experts que j’ai contacté refusent de prendre cette responsabilité ». On peut les comprendre : acheté 130 euros, le petit panneau de bois pourrait, une fois griffé Rembrandt, se négocier à plusieurs millions d’euros et pourquoi pas pulvériser l’actuel record de 22,3 millions d’euros détenu par un portrait vendu il y a deux ans à Londres. Difficile de laisser planer le moindre doute lorsque de telles sommes sont en jeu…

Reste deux éléments de taille qui pourraient bien faire changer la donne. « Le cachet de cire, qui désignait le propriétaire du tableau et qui représente un aigle couronné, appartenait au Grand Électeur Frédéric-Guillaume Ier de Brandebourg, qui a vécu à la même époque que Rembrandt », explique le collectionneur amateur. Cet homme aurait offert l’œuvre à son épouse, Louise-Henriette d’Orange-Nassau, fille d’une famille de riches mécènes hollandais grands amateurs d’art. Le service des sceaux du ministère de la Culture, de même qu’une conservatrice au château royal de Varsovie (Pologne), ont respectivement daté le cachet de « la seconde moitié du XVIIème siècle » et « du milieu du XVIIème siècle, entre 1630 et 1650 ». Là encore, les dates correspondent.

Reste à savoir comment la peinture a atterri à Lyon. « Le tableau a été mis en vente au comptoir de Prusse à la fin du XVIIIème siècle », comme semble l’attester le numéro « 162 » qui figure à l’arrière du panneau de bois et plusieurs archives. A moins qu’il ne s’agisse d’un numéro d’inventaire d’une collection privée. « Le texte en russe prouve que l’œuvre était proposée à la vente en Russie, mais elle ne semble jamais y avoir séjourné ». C’est à ce moment-là que l’on perd sa trace dans les archives qui ont été ballotées de successions en héritages, sans parler des innombrables conflits qui ont secoué la région.

En janvier, l’Institut royal du patrimoine artistique de Belgique réalisera une spectrométrie à infrarouges afin de déterminer l’âge exacte du bois et déterminer s’il existe ou non un dessin préparatoire caché derrière les couches de peinture. Une analyse dont les résultats seront décisifs.

France-Soir, mardi 8 novembre 2011

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