La France et l’Allemagne, les deux piliers de l’Union européenne, se chamaillent à coups de bec en raison de la proscription du foie gras du grand salon agroalimentaire de Cologne.

Dossier réalisé par Aurélie Lebelle, Tiphaine Thuillier et Philippe Peter

L’événement, a priori anecdotique, a pris une dimension à la fois économique et diplomatique. Il est désormais question de prestige et d’honneur. La France et sa gastronomie, classée par l’Unesco au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité, se sentent menacées par la mise à l’écart du foie gras du grand salon agroalimentaire Anuga qui se tiendra du 8 au 12 octobre à Cologne, dans l’ouest de l’Allemagne. Sous la pression des militants antigavage, les organisateurs de cette foire, qui se tient tous les deux ans, ont en effet préféré bannir cette spécialité culinaire, invoquant l’émoi de certains visiteurs lors de précédentes éditions ainsi que les risques de troubles à l’ordre public.

Contactée par téléphone, Christine Hackmann, porte-parole du salon Anuga, n’a pas souhaité nous donner plus de détails dans la mesure où l’ensemble des partenaires de l’événement devaient se réunir dans les prochains jours pour réexaminer le dossier « foie gras ». Les organisateurs envisageraient-ils de revenir sur leur décision ? Rien n’est moins sûr, même si la mobilisation des producteurs et de plusieurs dizaines de députés membres du club Vive le foie gras semble avoir portée ses fruits. Après Bruno Le Maire, ministre de l’Agriculture, qui avait jugé la mesure « inacceptable » et « injustifiée » et menacé dans une lettre adressée à son homologue allemande, Ilse Aigner, de ne pas être présent lors de l’inauguration du salon, c’est Pierre Lellouche qui est monté au créneau en convoquant mercredi l’ambassadeur d’Allemagne, Reinhard Schäfers, dans ses bureaux de Bercy. « Cette affaire est tout sauf anecdotique », a indiqué le secrétaire d’Etat au Commerce extérieur, qui a demandé que Berlin « fasse preuve de la plus forte autorité vis-à-vis des organisateurs et fasse respecter le droit européen » en matière de libre circulation des marchandises. Alors que démarre timidement sa campagne pour l’élection présidentielle de 2012, les troupes du locataire de l’Elysée se mettent donc en ordre de marche pour l’accompagner dans son vaste mouvement de reconquête du monde agricole.

Les producteurs s’insurgent contre l’absolutisme de militants végétariens

Les producteurs de foie gras se félicitent de la mobilisation du gouvernement français. L’association Stop Gavage dénonce quant à elle une attitude jugée hypocrite.

Ph. P.

« Nous sommes très reconnaissants envers le ministre de l’Agriculture car c’est très fort ce qu’il est en train de faire ». Philippe Baron, président national des producteurs de foie gras, ne tarie pas d’éloge à l’égard de Bruno Le Maire qui a menacé de ne pas se rendre au salon agroalimentaire allemand Anuga si le foie gras en était définitivement exclu. « Grâce à son implication, j’ai bon espoir que les choses évoluent ». Question de principes et de prestige, car la France n’exporte que 300 tonnes de foie gras outre-Rhin où le gavage est interdit depuis 1993. « Le problème n’est pas que les Allemands boycottent le foie gras. Même s’ils le faisaient, cela n’aurait aucune incidence sur le marché. Le problème c’est la façon dont ils procèdent », explique cet éleveur de canards installé à Loubersan, dans le Gers, petit village de 170 âmes dont il est également le maire. Dans le collimateur de l’agriculteur : les risques de troubles à l’ordre public invoqués par les organisateurs du salon pour en exclure le foie gras. « Les associations anti-foie gras leurs ont fait peur alors même qu’elles sont incapables d’organiser des actions concertées. C’est une réaction totalement disproportionnée ! Ce n’est pas normal de donner autant de crédibilité à quelques dizaines de végétariens dont l’objectif final est en réalité de faire interdire toute production animale ».

Du côté des militants anti-gavage, on salue l’initiative du salon Anuga. « Dans la majeure partie des pays dans le monde, manger du foie gras c’est comme manger du chien ! », assure Brigitte Gothière de l’association française Stop Gavage. « En France, on n’a pas conscience de cela car on en est resté à l’image d’Épinal de l’éleveur gavant ses canards à l’ancienne alors qu’on est depuis longtemps passé à une production industrialisée ». La militante regrette l’empressement du gouvernement français à voler au secours des producteurs de foie gras : « La France est mal placée pour donner des leçons aux autres étant donné qu’elle ne respecte pas la législation européenne en la matière ». Selon elle, 85% des exploitations utilisent toujours des épinettes, cages individuelles dans lesquelles les palmipèdes ne peuvent pas bouger, alors que leur suppression est vivement recommandée par la Convention européenne pour la protection des animaux dans les élevages, texte émanant du Conseil de l’Europe et à laquelle la France a adhéré. « Il n’y a pas de réglementations européennes, il y a des recommandations européennes. Ce n’est pas la même chose ! », s’insurge Philippe Baron qui affirme par ailleurs que la plupart des producteurs remplacent progressivement leurs installations afin de se mettre aux normes.

Politiques et people veulent sauver le foie gras

Des groupes de parlementaires ou de people opèrent un lobbying permanent pour défendre la production.

A. L.

Ils se rencontrent régulièrement autour d’une tranche de foie gras. Ces aficionados, députés ou sénateurs, se sont rassemblés depuis 2005 dans le club Vive le foie gras ! Aujourd’hui, ils sont près de 200 élus, de droite et de gauche, à défendre activement les intérêts du produit. « Je suis membre depuis plusieurs années, lance Gérard Miquel, sénateur socialiste du Lot. Il n’est pas question que l’Allemagne tue toutes les traditions de notre pays ! Bruno Le Maire a bien raison de vouloir boycotter le salon. » Dans sa région, la polémique autour du Salon Anuga a fait jaser les producteurs. Alors, pour faire entendre leurs voix aux élus, de nombreux députés, membres du club, ont déjà posé une trentaine de questions à l’Assemblée ces derniers jours. C’est notamment le cas de Richard Maillé, député UMP des Bouches-du-Rhône. « Le problème des Allemands est sanitaire, juge-t-il. Mais il faut aussi regarder tout ce que nous allons perdre avec cette histoire ! Est-ce que nous, Français, nous accusons les saucisses allemandes de ne plus avoir de goût ? C’est scandaleux ! » Remonté, il suit cette affaire de près, même si sa région ne produit pas de foie gras.

« Dans le club, on compte aussi de nombreux élus de régions de consommation », assure Marc Teyssier d’Orfeuil, le directeur général de Com’Publics. C’est cette entreprise qui a fondé Vive le foie gras ! Il y a quelques années à la demande des professionnels du secteur. Plus qu’un club, il s’agit en fait d’un lobby très puissant. A chaque proposition risquant de nuire au secteur, tous les membres du club médiatisent le projet pour le contrecarrer. Mi-juin, Com’Publics a envoyé un e-mail à tous les parlementaires pour leur faire part des inquiétudes concernant le salon de Cologne. Les élus ne sont pas les seuls à défendre le foie gras. Un club de people, le Cercle des amateurs de foie gras, s’est même formé. Philippe Baron, le président national des producteurs de foie gras, énonce une liste alléchante : Jean-Claude Narcy, Michel Blanc, Fabien Galthié, Evelyne Leclerc ou Laurence Ferrari.

France-Soir, samedi 30 juilet 2011

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