La fermeture de la plus vieille centrale nucléaire française est au cœur de l’actualité. Mais les habitants du village alsacien défendent farouchement leur poule aux œufs d’or.

La route qui mène de Mulhouse à Fessenheim et sa fameuse centrale nucléaire (Haut-Rhin) longe paisiblement le grand canal d’Alsace. Au détour d’un virage, à quelques mètres en contrebas de la voie navigable, les silhouettes massives des deux réacteurs se dessinent à l’horizon. Le site, placé sous haute surveillance, est entouré d’une double rangée de barbelés et de grillages électrifiés. Impossible de se garer à proximité sans attirer l’attention du service de sécurité. Quelques centaines de mètres plus loin, l’usine hydroélectrique, inaugurée en 1956, complète les installations d’EDF dans la région. Au-delà, l’île du Rhin et le pont de la Hardt font la jonction avec l’Allemagne voisine qui vient d’annoncer un plan de sortie progressif du nucléaire.

La France, bien moins offensive sur les énergies renouvelables, reste, officiellement, le pays de l’atome. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs annoncé hier qu’il consacrera « un milliard d’euros au programme nucléaire du futur ». Au-delà de cette annonce, plutôt rassurante pour les partisans de l’énergie atomique, la plupart des habitants de Fessenheim espèrent surtout que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) donnera son aval à la prolongation pour dix ans de l’exploitation du réacteur n°1, entré en service en 1977. « Nous sommes confiants, mais nous préférons rester prudents avant d’avoir pris connaissance de l’avis définitif que l’ASN doit rendre début juillet », explique Fabienne Stich, maire de la commune haut-rhinoise. « Ce rapport devait déjà être présenté en mars, mais il a été repoussé à la suite de l’accident de Fukushima. »

Il faut dire que le bourg a largement profité des retombées économiques liées à l’exploitation de la centrale. Si le village ne comptait que 900 habitants à la fin des années 1970, sa population a doublé en dix ans. Elle atteint aujourd’hui les 2.300 âmes. « Sans la centrale nucléaire, il n’y aurait rien ! » assure avec véhémence Véronique, assistante maternelle, postée dans l’un des nombreux parcs, squares ou aires de jeux que compte Fessenheim. « C’est facile de cracher dans la soupe et de râler, mais ceux qui jouent les écolos oublient que leur four micro-ondes, leur ordinateur ou leur écran plat fonctionnent à l’électricité. Et il faut bien la produire. » Karine, nounou elle aussi, renchérit : « Ici, on a un supermarché, une pharmacie, quatre médecins, un nouveau bureau de poste… Tout ça, c’est grâce à EDF. »

La commune compte également deux hôtels, quatre restaurants, deux salons de coiffure, un garage ou encore une école de conduite… Les habitants le savent : « Fessenheim est un trou perdu où il y a tout. » Tandis que d’autres villages peinent à récolter des fonds, la commune alsacienne a longtemps bénéficié d’une taxe professionnelle abondante qui lui a permis de financer un grand nombre d’infrastructures publiques. Après une piscine, un complexe sportif ou encore une salle des fêtes, une médiathèque et un collège ont ainsi récemment été construits. Fessenheim est devenu un bourg-centre suréquipé dont le rayonnement s’étend jusqu’à Mulhouse, Colmar et Neuf-Brisach.

Beaucoup de commerçants ont tout misé sur l’atome, comme Christine Schmidt, propriétaire du tabac Manon : « Qu’on nous laisse cette centrale, elle nous fait vivre. » Cette Parisienne venue s’installer en Alsace il y a quatorze ans a déjà doublé la surface de son commerce. « J’ai bien plus peur des usines chimiques de Chalampé (situées à quelques kilomètres plus au sud, NDLR) que de la centrale nucléaire. » Une crainte partagée par la plupart des villageois rencontrés dans le cadre de ce reportage. Pour Laurent Schwein, propriétaire de l’hôtel-restaurant Au Bon Frère, le calcul est simple : « Le personnel EDF représente 70 % de ma clientèle. Alors si la rumeur s’avère exacte et que la centrale tourne dix ans de plus, c’est bon pour nous. » Réponse définitive mi-novembre, selon les dernières déclarations de Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’Ecologie, qui souhaite attendre les résultats de l’audit ordonné par la France sur ses installations nucléaires.

Les deux réacteurs pourraient être prolongés

Les 900 personnes (dont 200 intérimaires) qui travaillent en permanence sur le site de la centrale nucléaire de Fessenheim sont épaulées depuis avril dernier par environ 2.000 techniciens et ingénieurs venus de toute la France. Une affluence due à l’arrêt de tranche que subit le réacteur n°2 pour une durée de six mois dans le cadre de sa visite décennale. « La plupart des gens que vous allez croiser ici sont en grand déplacement car il y a de gros travaux sur la tranche n°2 », explique Alexandre, 35 ans, croisé sur le parking situé en face de l’unité de production d’électricité. « Nous sommes en train de remplacer les trois générateurs de vapeur. » Pour ce technicien qui travaille dans le nucléaire depuis quatre ans, « niveau sécurité et sûreté, la centrale est exploitable. Des travaux de mise aux normes sismiques ont été réalisés et d’autres sont en train d’être fait ». La décision de poursuivre ou non l’exploitation du réacteur n°1 pourrait néanmoins s’avérer hautement politique. « Comme l’autorisation de l’ASN sera a priori soumise à d’importants travaux, le gouvernement va faire traîner les choses et prendre la température politique à la rentrée », explique Jean-Marie Brom, directeur de recherche au CNRS et membre du réseau Sortir du nucléaire. « Et si l’opinion publique se montre toujours plutôt hostile au nucléaire, il pourrait bien annoncer sa fermeture pure et simple. »

De notre envoyé spécial à Fessenheim, Philippe Peter

France-Soir, mardi 28 juin 2011

Publicités