Les éboueurs de la ville de Paris opposés à la réforme des retraites entament aujourd’hui leur dix-neuvième jour de grève. Il y a quelques semaines, France-Soir avaient suivi deux de leurs collègues actuellement non-grévistes.

 

Un tiers du personnel de l’atelier 14/1 participe au mouvement de contestation qui bloque notamment les centres de traitement des déchets d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) et de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Les non-grévistes assurent l’essentiel entre le ramassage des bennes, le balayage des trottoirs et le déblayage des marchés.

 

6 heures

Le soleil n’est pas encore levé sur une ville encore plongée dans ses songes. Dans le vestiaire de l’atelier 14/1, place de l’Ile de Sein (14e), Christophe Hourcade, 44 ans, finit de s’équiper et se prépare à embarquer à bord d’un camion-benne pour la première tournée de ramassage des ordures. Départ à 6h10 pour un circuit qui va notamment le mener, comme presque tous les matins, de l’avenue du Général Leclerc à l’avenue René Coty, en passant par la rue d’Alésia et la très commerçante rue Daguerre. « Ça fait un an que je fais ce métier », explique ce père de trois enfants qui habite à Mandes-les-Roses (Val-de-Marne). « Avant, j’étais chauffeur. Je gagnais plus, mais je n’avais pas d’horaires ». L’homme a donc choisi de se reconvertir et a présenté sa candidature pour entrer au service propreté de la ville de Paris. « Point de vue salaire, je suis perdant », avoue-t-il. « Mais je peux mieux m’organiser ; et avoir du temps, aujourd’hui, c’est de l’or en barre ! ».

6h45

La rue Daguerre, avec ses épiceries, boucheries, poissonneries et autres restaurants. L’artère est pour l’instant très calme. Seuls quelques commerçants s’activent pour déballer les palettes de marchandises livrées au petit matin. Le camion-benne de Christophe vient troubler cette quiétude. Le passage doit en effet être entièrement nettoyé avant l’arrivée des premiers clients. Question de standing. Pas toujours évident pour les hommes verts de ramasser des ordures qui ont eu le temps de macérer dans leur poubelle durant toute une journée. L’odeur, forte et prenante, nous incommode. Évidemment. « Question d’habitude », plaisante notre guide. « On pense à autre chose, mais c’est vrai que c’est difficile quand il fait très chaud, en particulier lorsqu’on arrive devant la poissonnerie ». Inutile d’entrer plus dans les détails.

8h40

La benne est de retour. Elle vient de ramasser 5,5 tonnes d’ordures. C’est l’heure de la pause pour l’ensemble des équipes de l’atelier 14/1. Christophe quitte un instant ses gants et son gilet fluo haute visibilité par se mettre à l’aise. Un petit café en lisant le journal, une cigarette, avant de se remettre au travail.

9 heures

Notre guide remonte derrière sa benne pour une deuxième tournée. Nous le quittons pour suivre Ali Khodabux, 54 ans, qui part pour une mission de balayage de trois heures. Son canton – subdivision territoriale qui comporte plusieurs pâtés de maisons – devra être débarrassé de toutes les ordures qui jonchent les trottoirs ou les caniveaux. Papiers gras, feuilles mortes, plastiques divers : plus rien ne doit traîner. « Nos pires ennemis sont les mégots », soupire Ali. « Chaque jour c’est la même chose : on ramasse, mais le soir, les clients des bars fument dans la rue et jettent leur mégots par terre ». Ali gare son roule-sac, se saisit de la pelle et du balais, et commence patiemment à collecter les filtres qui jonchent le sol par dizaines. « Dans certains endroits, c’est l’enfer car ils se glissent entre les barreaux des grilles qui entourent les arbres ». Il faut alors soulever la lourde fonte, gratter, avant de remettre l’ensemble en place. Autres fléaux : les crottes de chiens que les propriétaires peu scrupuleux « oublient » de ramasser. S’il avoue avoir parfois souffert du dos, Ali assure se satisfaire de son métier. « Cela ne me dérange pas de travailler le matin, c’est tranquille », plaisante-t-il.

10h10

Rue Lalande. Ali croise une concierge qu’il connait bien. Elle l’informe que la collecte des ordures n’a pas été effectuée. Un peu plus loin, d’autres résidents du quartiers confirme l’information. Ali appelle le responsable du secteur pour remédier au plus vite à la situation car certains habitants commencent à s’énerver. « Ça arrive parfois, mais en général c’est vite réglé ». La tournée se poursuit. Les sacs des poubelles publiques sont remplacés, les encombrants signalés aux équipes des bennes à ordures. « Les gens ne nous disent pas grand chose, mais parfois on a le droit à un sourire. Ça fait plaisir car je pense que nous utiles à la société », confie-t-il.

13h30

Nous retrouvons Christophe Hourcade, chargé de déblayer le marché de la place Jacques Demy. Alors que sont démontés les derniers stands des commerçants, les agents de propreté urbaine s’activent. « Il faut détrousser, c’est à dire enlever les cartons, puis ramasser tous les déchets et nettoyer l’ensemble de la place », explique-t-il. Il prend soin de ne pas brusquer ceux et celles qui récupèrent quelques fruits ou légumes délaissés par les marchands. « On les laisse faire, mais ils savent quand ils doivent partir pour nous laisser bosser ». Les opérations sont rondement menées afin de permettre aux deux laveuses d’entrer en action. Reste à balayer les abords. « Je suis fier de ce que je fais », affirme Christophe. « Il n’y a pas de sot métier ».

 

Texte et photos : Philippe Peter

 

France-Soir, samedi 6 novembre 2010

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