Cultuelle ou défensive, la vocation du Mur païen, qui entoure le célèbre mont Saint-Odile, dans le Bas-Rhin, reste encore très obscure.

Crédit : J.-M. Holderbach

Culminant à 764 mètres, le mont Sainte-Odile domine la plaine d’Alsace. Par temps clair, la vue est impressionnante et la perspective vertigineuse. Mais quand la pluie et l’orage s’en mêlent et que l’épais brouillard, qui cherche désespérément à franchir la ligne bleue des Vosges, s’accroche à la cime des arbres, le site prend des allures sombres et sinistres.
Accroché à l’extrémité du plateau rocheux, un couvent, qui abrite aujourd’hui une pension pour les visiteurs et les randonneurs de passage, semble défier la gravité. Fondé au début du VIIIe siècle par Sainte-Odile, il est resté un important lieu de pèlerinage pour les dizaines de milliers de fidèles qui viennent chaque année se recueillir sur le tombeau de la sainte patronne de l’Alsace.
La forêt qui entoure le couvent du mont Sainte-Odile et ses mythes cache cependant d’autres vestiges bien plus intrigants. S’étalant sur plus de dix kilomètres, un étrange mur de pierres grossièrement taillées ceint l’ensemble de la montagne, comme pour la préserver de toute incursion indésirable. Éventré en plusieurs points, couvert de mousses et de lichens, il semble veiller sur cette forêt silencieuse depuis des millénaires. Le Mur païen, baptisé ainsi car sa construction remonte à l’époque pré-chrétienne – donc païenne – est aujourd’hui considéré comme le plus grand monument mégalithique d’Europe. Comprenant environ 300.000 blocs dits cyclopéens (un terme qui désigne des pierres non équarries de grandes tailles), il mesure près de deux mètres de large. Si sa hauteur moyenne ne dépasse que rarement le mètre, certains tronçons, surélevés au Moyen-Age, en atteignent quasiment trois.

Enceinte défensive

Historiens et archéologues s’accordent sur son caractère exceptionnel, mais les avis divergent sur la vocation du Mur païen (d’Heidemür en alsacien) et, surtout, sur la date de sa construction. La version officielle la situe entre le VIe siècle av. J. C et le VIIe siècle, mais l’incertitude persiste. « On est dans l’inconnu, car on a pas trouvé suffisamment de vestiges pour dater cet ouvrage », explique Guy Trendel, co-auteur du Mont Sainte-Odile étrange et sacré (éd. Coprur). « Il semble néanmoins que cette hypothèse soit la plus probable ». Selon lui, le Mur païen aurait été construit par les Médiomatriques, une tribu celte qui a occupé cette région de la Gaule à partir du IIIe siècle av. J. C. « Ils voulaient renforcer leurs positions face à la menace que représentaient les Belges », explique Guy Trendel. « Ces derniers avaient profité de la grande campagne militaire menée par les Médiomatriques en Macédoine pour agrandir leur territoire ». Plusieurs indices vont effectivement dans le sens de cette théorie. « On retrouve la technique des queues d’aronde (un procédé qui permet de relier deux pierres grâce à un tenon en bois, ndlr) dans la construction du mur. Or celle-ci est similaire à celle qui était utilisée en Grèce à la même époque ». Le Mur païen aurait donc eu une vocation militaire et dissuasive.

Crédit : J.-M. Holderbach

Proche du ciel

Un avis que ne partage pas Michel Vogt, auteur de L’enceinte mystérieuse du mont Sainte-Odile. « Le Mur païen est beaucoup plus ancien », assure-t-il. « Je pense que sa construction remonte à 3.000 ou 4.000 av. J. C. ». Selon lui, la vocation de cette imposante enceinte aurait été purement cultuelle. « Il ne défend rien, il ne verrouille aucun passage stratégique, il ne dispose pas de point d’eau et il est allègrement franchissable ». La défense du monument aurait en effet nécessité la mobilisation de plusieurs centaines d’hommes dont la présence éventuelle n’a pour l’instant été confirmée par aucune découverte archéologique.
Pour Michel Vogt, il ne fait aucun doute que le site a été aménagé sur l’ordre d’un « chef ou d’une caste religieuse qui aurait jeté son dévolu sur ce lieu ». Il aurait été destiné à accueillir certaines fêtes ponctuelles. « Les populations du Néolithique célébraient les solstices et les équinoxes », développe-t-il. « Cette montagne était un endroit idéal pour se rapprocher du ciel et des dieux ». Après la disparition de ses commanditaires, le site aurait été abandonné, puis oublié.

Fantasmes et spéculations

Quoi qu’il en soit, l’aspect massif du Mur païen, classé monument historique en 1857, laisse pantois. Selon les spécialistes, sa construction n’aurait cependant pas posé de réels problèmes logistiques. « Les pierres ont été débitées sur place puisqu’on a retrouvé plusieurs dizaines de carrières à proximité », explique Jean-Marie Holderbach, vice-président de la Fédération des sociétés d’histoire d’Alsace. « Impossible cependant de dire à quelle époque les blocs ont été taillés, car les quelques vestiges découverts sur place sont trop peu nombreux ».
S’il avoue ne pas être en accord avec la thèse présentée par Michel Vogt, Jean-Marie Holderbach admet cependant que certains détails sont troublant. « Il est vrai que la religion pourrait être un lien entre le Mur païen et le monastère du mont Sainte-Odile », ce qui signifierait que la vocation cultuelle de l’Odiliebari (en langue régionale) serait très ancienne.
Il n’en fallait pas plus pour que le caractère à la fois mystique et ésotérique de l’étrange enceinte ne donne naissance aux légendes les plus folles. « Certains affirment que la disposition du site est destinée à accueillir des extraterrestres », soupire Jean-Marie Holderbach. « Je ne vous cache pas que n’y crois pas ! ». Le secret du Mur païen semble donc bien gardé et devrait encore faire fantasmer plusieurs générations d’historiens et de curieux.

Pour vous rendre au mont Sainte-Odile :

-Le mont Sainte-Odile se trouve à environ 45 kilomètres de Strasbourg. En sortant de la capitale européenne, prendre l’A35, direction Colmar, puis la D 426, en passant par Obernai et Ottrott.

-Une ligne de bus interurbain dessert le mont Sainte-Odile à partir de Strasbourg et d’Ottrott (lignes 257 et 262). Renseignements : 03.88.23.43.23.

-Pour plus de renseignements sur le Mur païen, vous pouvez consulter le site de la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace (www.alsace-histoire.org)

-A noter qu’à quelques centaines de mètres à peine du Mur païen, une stèle commémore la disparition de 87 personnes lors du crash du mont Sainte-Odile, le 20 janvier 1992.

Philippe Peter

France-Soir, lundi 9 août 2010

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