Créée par un moine vénitien installé à l’abbaye de Fécamp au début du XVIe siècle, la Bénédictine, liqueur de renommée internationale, fête cette année ses 500 ans.

Coincé dans l’étroite valleuse de la Valmont et entourée par les hautes falaises de craie blanche de la côte d’Albâtre, dont la plus célèbre est sans doute celle d’Etretat, la petite ville de Fécamp (Seine-Maritime) fait fièrement face à la Manche. Cet ancien port morutier recèle quelques trésors, comme le château des ducs de Normandie ou encore une abbaye bénédictine, située juste en face des ruines de l’ancienne forteresse médiévale et dont la fondation remonte au milieu du VIIe siècle. C’est là que s’est installé le moine vénitien Dom Bernardo Vincelli, herboriste de renom passionné d’alchimie, qui créa en 1510, cinq ans après son arrivée en terre normande, une liqueur de plantes connue aujourd’hui sous le nom de Bénédictine.

Cet élixir à la robe cuivrée et au bouquet révélant des notes de citron, d’épices et de miel fête donc cette année ses 500 ans. D’une texture grasse et moelleuse relevée par des touches d’orange et de thé noir, il est fabriqué à partir d’une infusion de 27 plantes et épices (dont de l’angélique, de l’hysope, de la mélisse ou encore du safran) et peut être considéré comme un cousin du Cointreau ou du Grand Marnier. Initialement destiné à un usage purement local, il a toutefois était commercialisé à plus grande échelle à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et a très rapidement eu du succès à l’exportation, notamment aux États-Unis puis en Asie. Une tendance qui s’est lentement mais sûrement accentuée au fil des années. Aujourd’hui, 96 % de la production de la Bénédictine est vendue à l’étranger.

Renaissance

Pendant près de trois siècles, les moines de l’abbaye de Fécamp ont distillé cet alcool qui aurait, en son temps, eu les faveurs de la cour de François Ier. La Révolution française et la dispersion des frères l’ont ensuite fait tomber dans l’oubli. Jusqu’à ce qu’un négociant en vin issu de la vieille bourgeoisie fécampoise ne découvre en 1863 un vieux grimoire oublié dans la bibliothèque familiale. Alexandre Le Grand, un nom qui peut aujourd’hui faire doucement sourire, venait de mettre la main sur le traité d’alchimie de Dom Bernardo Vincelli dans lequel se trouvait la recette du précieux élixir. Un an plus tard, après avoir déchiffré la recette de cet alcool perdu, il en relance la production, tout d’abord de manière artisanale.

En hommage à son créateur, Alexandre Le Grand le nomme Bénédictine et décide que la devise latine Deo optimo maximo (à Dieu, absolument bon, absolument grand) en ornera chaque bouteille, sous la forme du sigle DOM. Rapidement, Le Grand envisage de passer à un mode de production industriel. Pour cela, il fait construire en 1888 un étonnant palais-distillerie en plein cœur de Fécamp qui brûle malheureusement quelques années plus tard. Un nouveau bâtiment encore plus excentrique le remplace, sur les ruines même de la première usine. Mélangeant les styles néo-gothique, renaissance et rococo, il frappe par son caractère fantasque et ses façades surchargées plus que par une réelle élégance.

Opulence et démesure

L’intérieur du palais-usine, d’une ahurissante opulence, renferme un musée rassemblant la collection de 500 objets et œuvres d’art constituée par Le Grand. Statues en ivoire, en albâtre ou en bois polychrome y côtoient armes du Moyen-Age, serrures diverses ainsi que quelques manuscrits enluminés. Il y flotte une odeur persistante et quasi oppressante de pinède, de thé et d’officine pharmacologique.

La distillerie, d’une taille relativement modeste, comprend plusieurs alambics en cuivre. Des foudres destinés à accueillir la précieuse liqueur pour ses deux années de maturation trônent à l’entrée du site qui accueille chaque année plus de 130.000 visiteurs. Au sous-sol, un réseau de 12 caves de stockage a été aménager afin de permettre à la Bénédictine de vieillir en toute quiétude. L’équivalent de 3,5 millions de bouteilles de cette liqueur ainsi que de B&B (mélange de Bénédictine et de cognac essentiellement destiné au marché américain) sortent chaque année de l’usine de Fécamp. Et à l’occasion de ses 500 ans, l’élixir fécampois fera peau neuve avec une bouteille noire qui sera disponible à la vente dès le mois de novembre.

de notre envoyé spécial à Fécamp, Philippe Peter

France-Soir, samedi 24 juillet 2010

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