Les sorcières sont souvent représentées sous les traits de vieilles mégères laides et machiavéliques. Un mythe aujourd’hui revisité de fond en comble par une équipe d’auteurs composée exclusivement… de femmes !

Guérisseuses et magiciennes ? Ou plutôt intellectuelles et femmes d’influence ? Tout est une question de point de vue. Une chose semble en tout cas certaine : par le passé, les représentantes du beau sexe dont le comportement menaçait l’ordre établi avaient trop rapidement tendance à être qualifiées de sorcières. C’est leurs histoires qui est contée dans le cadre d’une nouvelle collection tout simplement baptisée Sorcières. Et une fois n’est pas coutume, c’est une équipe composée de femmes qui s’est attaquée à ce vaste et passionnant sujet.

Cette série revient sur le parcours de dames aux destins multiples mais qui ont en commun d’avoir un jour été accusées de sorcellerie. Dans Hypathie, Virginie Greiner narre la fin tragique de cette savante et philosophe grecque qui a tenté au début du Ve siècle d’apaiser les tensions qui régnaient entre les différentes communautés religieuses d’Alexandrie, en Égypte. Accusée de sorcellerie par les chrétiens, elle a été lapidée et ses restes traînés dans les rues de la ville. Un sujet dur et malheureusement trop souvent méconnu que cette jeune scénariste traite avec une adresse digne des meilleurs albums d’Alix, l’esthétique soignée en plus. On est bien loin de l’imagerie populaire qui a fait de la sorcière une espèce de monstruosité difforme au nez crochu souvent juchée sur son balais magique pour une virée nocturne parsemée de coups bas et de mauvais sorts. Son opposition à une certaine vision de la morale religieuse et la menace qu’elle représentait pour l’Église alors en pleine extension ont fait d’Hypathie une ennemie et, par un raccourci vicieux, une sorcière. A la fois BD historique et biographie dramatique, cette œuvre est magnifiquement servie par le dessin réaliste et captivant de Christelle Pecout qui s’adapte parfaitement à cette histoire digne des plus grandes tragédies grecques.

Scénario haletant

Changement de ton radical du côté de Bianca qui plonge le lecteur dans l’âge d’or de Venise. Il y découvre le destin d’une jeune femme, membre d’une famille riche et puissante, qui découvre par hasard que ses aïeules étaient toutes des sorcières. Alors que sa petite sœur doit prochainement reprendre le flambeau et perpétuer la tradition, Bianca va tout tenter pour barrer la route à une mystérieuse société secrète. Ce scénario original et haletant signé Alexine tranche complètement d’avec celui d’Hypathie. Les idées reçues sur les sorcières sont ici clairement assumées avec, pourquoi le cacher, un talent certain. Cette vision des sorcières, véhiculée telle une image d’Épinal, fait après tout elle aussi partie de l’histoire de ces femmes persécutées. A noter le magnifique dessin de la jeune artiste sud-coréenne You. Un trait net, une mise en couleurs sombre et froide qui renforcent encore une atmosphère mystique et pesante. Tim Burton s’en délecterait à coup sûr…

Bianca, Alexine, You et de Cock, éd. Dupuis, 56 p., 13,50 €

Hypathie, Greiner, Pecout et Faucon, éd. Dupuis, 56 p., 13,50 €

Philippe Peter

France-Soir, mardi 18 mai 2010

Publicités