Auteur de bande dessinée passionné de cinéma, Riad Sattouf est récemment passé derrière la caméra. Après avoir attiré plus de 900.000 spectateurs en salle, Les Beaux gosses, son premier film, est ce soir en compétition pour les Césars.

Peu connu du grand public avant la sortie cet été de son premier film, Les Beaux gosses, Riad Sattouf est avant tout un auteur de bande dessinée. Fauve d’Or au dernier festival de BD d’Angoulême pour Pascal Brutal, une série satirique et délicieusement acidulée, il a, en parallèle, entamé une carrière de réalisateur au cinéma. Les Beaux gosses, succès à la fois critique et public, a décroché trois nominations aux Césars. De bonne augure pour ce jeune artiste polyvalent qui parvient pourtant à garder les pieds sur terre.

« 2010, l’année Sattouf ». Flagornerie ou heureuse réalité ?

Hé bien, que dire ? 2010 est une année qui sonne très science-fiction, elle me faisait rêver étant enfant. Finalement, elle n’est pas mal du tout.

Riad Sattouf. Photo : Renaud Monfourny

Plus sérieusement, cette année commence plutôt bien pour vous : le Fauve d’or à Angoulême, des très bons scores pour Les Beaux gosses et une triple nomination aux Césars. De quoi bouleverser le quotidien d’un artiste plutôt discret, non ?

Sincèrement, cela ne change vraiment pas grand-chose. C’est agréable, ça fait des souvenirs pour quand on sera des has been !

Comment vivez-vous ce succès public et médiatique ?

Hé bien, je ne vois aucune différence avec avant. Cela ne change absolument rien.

Pascal Brutal s’est fait depuis quelques années sa place dans la BD. Vous vous attendiez à être récompensé à Angoulême ?

Je ne m’y attendais absolument pas. J’ai eu des albums nominés trois années consécutives à Angoulême, et recevoir ce prix m’a fait très plaisir. Je ne pensais vraiment pas avoir fait un album qui se prêtait à recevoir un prix.

Les gens qui ont vu Les Beaux gosses ne le savent pas forcément mais vous êtes donc avant tout un auteur de bande dessinée. Ce désir de faire du cinéma vous taraudait-il toutefois depuis longtemps ?

Hé bien j’ai fait des études de cinéma d’animation, aux Gobelins. Comme 99 % des êtres humains, j’adore le cinéma. Je fais de la bande dessinée, et il se trouve que ma productrice, Anne Dominique Toussaint, m’a proposé de faire un film car elle aimait mes bandes dessinées. C’est l’opportunité qui s’est présentée qui m’a convaincu. Le cinéma a été une expérience très forte, passionnante, et évidemment, elle donne envie d’être réitérée !

Après une première sélection à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, Les Beaux gosses sont sélectionnés aux Césars – Meilleur film, Meilleure actrice dans un second rôle (Noémie Lvovsky) et Meilleur espoir masculin (Vincent Lacoste). Pas mal pour un premier film ou peut mieux faire ?

Hé bien, c’est très agréable de savoir que des gens comprennent et aiment ce qu’on fait, et vous soutiennent. La sélection à la Quinzaine a été une formidable expérience, qui a énormément aidé le film !

Est-ce que vous vous attendiez à ces nominations ? Leurs accordez-vous une réelle importance ou n’est-ce finalement que la cerise sur le gâteau ?

Hé bien, non je ne m’y attendais pas du tout. C’était une surprise agréable et sympathique. Je crois bien que cela n’a pas d’importance, les prix. Des tas d’excellents films n’ont pas été nominés cette année. Mais ça fait quand même plaisir !

Vous attendiez-vous à un tel succès pour votre premier film (+ de 900.000 entrées) qui risque bien de devenir culte (dans la droite lignée du Péril jeune) ?

Hé bien dans une partie de ma tête, je pensais : « mais ils sont excellent mes deux acteurs là, je peux pas être le seul à les trouver rigolo quand même, ou alors je suis fou ! ». Voilà tout ce que je pensais pendant le tournage : ce n’est pas vraiment s’attendre au succès, mais j’y croyais un peu quand même.

A six mois d’intervalle, vous et votre ami Joann Sfar avez chacun fait vos premiers pas au cinéma. Vous vous êtes passés le mot ? Est-ce une nouvelle mode chez les auteurs de BD de se mettre au cinéma ?

Hé bien quand le projet des Beaux gosses a commencé, Marjane Satrapi n’avait pas encore terminé la réalisation de Persepolis. Elle n’avait pas connu le succès. Et Joann Sfar n’avait pas encore envisagé de faire un film sur Gainsbourg. Donc, je pense que c’est un étrange hasard, une simultanéité cocasse.

Est-ce que votre notoriété dans le monde de la BD vous a servi pour votre projet cinématographique ?

Pas vraiment. Les gens ne se sont pas vraiment bousculés pour participer au financement de mon film ! Par exemple, toutes les chaines hertziennes ont refusé, et on a bénéficié d’aucune aide des régions. Heureusement que Pathé était partant dès le début. C’était un petit budget. Ma productrice a été géniale, parce que ce n’était pas gagné !

A la fois dans le domaine de la BD et dans celui du cinéma, vous avez un thème récurrent, celui du sexe et, surtout, celui de l’éveil sexuel. On a l’impression que c’est un sujet qui vous passionne, presque jusqu’à l’obsession. Est-ce le cas ?

Hé bien, en tant que pulsion fondamentale, je la trouve passionnante. C’est très intéressant, la façon dont chaque humain agit différemment avec elle. C’est la frustration sexuelle qui provoque les guerres, les haines, les conflits. C’est passionnant à observer, ce que l’homme battit autour du sexe à cause de lui : les religions, la politique, les coutumes, les traditions…

Il paraît que vous vous inspirez beaucoup de votre expérience personnelle pour réaliser vos scénarii, à la fois en BD et au cinéma. Certains pourraient y voir un manque de pudeur, pas vous. Pourquoi ?

Hé bien c’est faux, je ne m’inspire pas tant que ça de ma vie. Ça serait penser quelle puisse être intéressante, hors j’en doute… Je m’inspire de gens que je connais, ou de situations que j’observe, plutôt. Mais pas tout le temps : j’invente énormément.

Le parallélisme avec Zep (et notamment son Guide du zizi sexuel), qui touche par contre un public beaucoup plus jeune, est-il exagéré ? Est-ce un auteur que vous connaissez ? Appréciez ?

J’aime beaucoup Zep et Titeuf : j’adore cette façon de faire de la bande dessinée, qui s’adresse à tout le monde. J’en suis incapable, mes bandes dessinées s’adressent plutôt aux adultes qui ont été jeunes et s’en souviennent, et pas trop aux enfants…

Est-ce qu’on pourrait dire que Riad Sattouf, à peine 32 ans, n’est pas encore tout a fait sorti de l’adolescence ?

Ho si, je pense en être totalement sorti.

Qu’est ce qui vous a inspiré le personnage de Pascal Brutal et le monde dans lequel il évolue ?

Je crois que c’est ce mouvement, amplifié peut être par les médias, de retour du religieux. La fin des croyances et des superstitions, l’avènement de la science, le rationalisme, et l’humanisme, la libération de la femme, ont été les plus grands progrès de l’histoire de l’humanité. Ce retour en arrière mondial, qui n’est qu’une expression de l’ignorance, de l’absence et/ou du refus de l’éducation, est absolument terrifiant. Un monde où les ignorants exigent de voir leurs idées considérées à égalité avec celles des savants, où tout se mélange dans un gloubiboulga idiot, voilà le monde de Pascal Brutal !

Qu’est ce qui se cache derrière cet univers satirisé (le beauf transformé en sex symbol, Alain Madelin président, ce n’est pas très gentil de se moquer) ? Pensez-vous que la France se dirige vers cela ?

Je laisse à chaque lecteur son interprétation ! J’ai horreur des livres ou des films qui font la morale, et j’aime que mes lecteurs se fassent leur opinion. La majorité de mes lecteurs sont des gens qui ne lisent jamais de bande dessinée, et rien ne peut me faire plus plaisir que d’entendre quelqu’un me dire : « rho, je lis jamais de bande dessinées, mais alors, les vôtres, rho j’aime bien, parce que j’ai vu l’autre jour un truc dans la rue et ça m’a fait pensé à vos albums là… ».

Vous seriez plutôt Pascal ou Hervé ?

Plutôt Camel… (NDLR : l’ami d’Hervé, personnage principal des Beaux gosses)

Va-t-on dans le futur voir Riad Sattouf plutôt derrière sa planche à dessin ou derrière sa caméra ?

J’espère pouvoir faire de la bande dessinée toute ma vie ! Le cinéma, tant que je serai libre de pouvoir faire les histoires qui me plaisent, oui ! Mais, si en 2012, c’est la fin du monde, on n’a pas à se soucier de tout cela !

Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Je travaille sur un nouveau livre et un nouveau film.

Propos recueillis par Philippe Peter

France-Soir, samedi 27 février 2010 (publication d’une partie seulement de l’interview qui est ici retranscrite en intégralité)

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