25 ans après la sortie du cinquième tome, François Bourgeon a décidé de donner une suite à sa série mythique Les Passagers du vent en contant le destin extraordinaire d’Isa et de son arrière petit-fille Zabo.

Né en 1945 à Paris, François Bourgeon est installé depuis 1982 dans une ancienne ferme entièrement restaurée de la baie d’Audierne (Finistère). Cet amoureux des bateaux, sans pour autant être un « vrai marin », a publié sa première bande dessinée dans l’hebdomadaire Lisette en 1971. Il abandonne la série Brunelle et Colin (Glénat) après deux albums pour se consacrer dès 1980 à sa saga maritime Les Passagers du vent (Glénat) dont le cinquième et provisoirement dernier opus paraît quatre ans plus tard. Après Les Compagnons du crépuscule (trois volumes chez Casterman entre 1984 et 1990) et Le Cycle de Cyann (deux tomes chez Casterman, puis deux autres chez Vents d’Ouest) dont il prépare actuellement le cinquième et dernier chapitre, François Bourgeon s’est décidé, en 2003, à reprendre sa série fétiche qui lui avait valu, en 1980, le prix du meilleur dessinateur décerné lors du festival d’Angoulême.

Pourquoi donner une suite aux Passagers du vent, 25 ans après la sortie du dernier volume, Le Bois d’ébène ?

François Bourgeon : J’ai ai toujours eu envie, mais je n’en ai pas vraiment eu le temps après la sortie du dernier tome. J’avais des idées pour une vingtaine de planches, mais il aurait fallu que j’aille plus loin et cela n’a pas pu se faire. En 1992, un voyage en Louisiane m’a beaucoup fait penser à Isa. En effet, dans Le Bois d’ébène, elle quitte Saint-Domingue, contrainte et forcée, mais on ne sait pas où elle va. Il était impossible pour elle de se rendre en France car elle n’y avait ni famille, ni amis. Il y avait donc de fortes chances pour qu’elle s’exile à la Nouvelle-Orléans, comme l’avaient fait des centaines de colons et de planteurs français chassés d’Haïti par la Révolution française (NDLR : menée par le leader noir Toussaint Louverture, futur père de l’indépendance de la première république noire du monde). Il était également possible qu’elle cherche à retrouver Hoel, embarqué sur un navire de flibustiers.

Qu’est ce qui a déclenché la préparation de ce sixième opus ?

F.B. : J’ai découvert un livre écrit par un député de la Convention sur les troubles qui ont frappé l’île de Saint-Domingue au moment de la Révolution française. Du coup je me suis réintéressé à l’histoire de cette ancienne colonie française. Et puis j’ai un grand intérêt pour cette époque (NDLR : fin du XVIIIe-début du XIXe siècle). Paris était alors beaucoup moins cosmopolite, il y avait le problème du métissage. Je voulais aborder ce sujet. En 2003, je m’y suis mis. J’avais parlé de la campagne de traite négrière au Dahomey, l’actuel Bénin, puis de ce que devenaient les esclaves aux Antilles. Il me fallait parler de la dernière grande abolition, celle qui a déclenché la guerre de Sécession. Et puis je voulais parler de la transmission générationnelle, d’où le saut dans le temps qu’effectue le récit (NDLR : Le Bois d’ébène se déroule au début des années 1780 alors que La Petite fille Bois-Caïman se déroule durant la guerre de Sécession, soit 80 ans plus tard).

Isa, l’héroïne du premier cycle, et son arrière-petite-fille Zabo, celle du diptyque qui vient de sortir, se ressemblent-elles trait pour trait ?

F.B. : Elles portent le même prénom, ont un lien de parenté. Mais elles n’ont pas la même éducation, pas le même vécu. Zabo est une fille choyée qui vit dans de bonnes conditions. C’est la fille d’un riche planteur esclavagiste, une véritable caricature sudiste. Sa mère est d’origine espagnole, car il ne faut pas oublier que la Louisiane a longtemps été espagnole. Elle est beaucoup plus humaine que son mari. Zabo est tiraillée entre ces deux mondes, elle n’arrive pas encore à bien faire le tri. Sa rencontre avec son aïeule Isa est déterminante.

Isa lui parle de son passé, de son histoire ?

F.B. : J’avais envie de revenir sur l’histoire d’Isa et celle de sa fille métisse. J’ai effectué beaucoup de recherches dans le Code Noir qui détermine entre autre le statut des mulâtres. Le problème c’est qu’une relation entre une Blanche et un Noir était inenvisagée par le texte et de toute façon inenvisageable dans la réalité !

Comment ont été accueillis le deux volets de La Petite fille Bois-Caïman ?

F.B. : Je savais que j’avais envie de raconter la suite de l’histoire d’Isa et celle des origines de Zabo. Je savais aussi comment je voulais l’aborder. Le problème, c’est que cela risquait de déstabiliser les lecteurs. En fait, cela s’appelle toujours Les Passagers du vent mais cela n’a plus grand chose à voir avec la série d’origine car j’aborde d’autres thèmes. C’est un choix que j’ai fait. De toute façon, beaucoup de gens avaient envie de lire la suite, elle était attendue.

Les fans ont d’ailleurs du attendre 25 ans…

F.B. : Je n’ai pas eu le temps d’y travailler avant. Je m’y suis mis en 2003 et cela m’a pris six ans pour réaliser les 142 planches de La Petite fille Bois-Caïman. C’est un travail très long, notamment en ce qui concerne l’encrage et la mise en couleur.

Satisfait du résultat ?

F.B. : Je dois dire que c’est un très beau succès puisque le premier livre de La Petite fille Bois-Caïman est déjà été réimprimé (NDLR : près de 300.000 exemplaires vendus) et les rééditions des cinq premiers volumes chez 12bis ont également connu un grand succès. En fait, il y a une nouvelle génération de lecteurs qui découvre Les Passagers du vent.

Faut-il s’attendre à une septième aventure des Passagers du vent ?

F.B. : Le cycle d’Isa est terminé ! C’est vrai que je pourrai encore parler de sa descendance, mais je n’ai plus toute la vie devant moi !

Pourquoi avoir changé d’éditeur ?

F.B. : J’aimais beaucoup travailler avec Casterman. Il y avait un vrai travail d’équipe, un lien entre les auteurs, notamment au travers du petit journal que nous réalisions à l’époque. Il y avait un vrai esprit de famille. Et puis les choses ont évolué, les équipes ont changé et nos chemins se sont séparés. A 12bis, je retrouve ce que j’avais aimé chez Casterman, faire de l’édition et pas forcément juste engraisser des actionnaires.

Quels sont vos autres projets ?

F.B. : Je veux terminer le cycle de Cyann. Le dernier album est en préparation. Il est indispensable car il donnera de la cohérence aux quatre premiers. Le seul problème c’est qu’il nous donne beaucoup de travail à Claude Lacroix (NDLR : le scénariste) et à moi car il a un gros effort de recherche pour la création des mondes dans lesquels évolue Cyann.

Comment s’est réalisée l’exposition Les Passagers du vent au musée national de la Marine ?

F.B. : Ça s’est passé naturellement. 12bis a proposé cette exposition au musée de la Marine qui a tout de suite été emballé.

Qu’avez-vous pensé de cette exposition ?

F.B. : Je connais le musée de la Marine depuis tout petit. Je suis né à Paris et j’y allais souvent. Dès 13 ans, quand j’ai eu l’âge de me balader seul, j’allais beaucoup dans les musées, notamment à celui de la Marine. J’avais l’impression de faire un voyage dans mes rêves, dans le monde de Jules Verne. C’est un lieu que j’aime. C’est un endroit familier et réconfortant pour moi. Le musée de la Marine était l’endroit idéal pour une exposition sur Les Passagers du vent. La série lui doit beaucoup. Je me suis beaucoup inspiré de certaines de ses maquettes, notamment celle de la pirogue du comptoir de Juda, qui est d’ailleurs incluse dans l’exposition. Faire une exposition c’est aussi montrer l’envers du décor, l’évolution du dessin et le travail de l’auteur. Je connais ce lieu depuis que je suis tout petit. M’y retrouver comme cela est donc presque naturel.

Propos recueillis par Philippe Peter

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