Amputés de la majeure partie de leurs forêts en 1871, les villages de Raon-lès-Leau et Raon-sur-Plaine exigent aujourd’hui leur rétrocession.

L’affaire dure depuis 138 ans et a même fait l’objet d’une thèse. Deux villages lorrains voisins, Raon-lès-Leau (Meurthe-et-Moselle) et Raon-sur-Plaine (Vosges), réclament les 2.000 hectares de forêts qui leur ont été arrachés de force par l’Allemagne en 1871 pour être rattachés à la commune bas-rhinoise de Grandfontaine. Devant le refus des édiles alsaciens de rendre ces territoires et l’immobilisme désespérant de l’administration française, les deux bourgades ont engagé un avocat – qui a déjà contacté la municipalité alsacienne – et se déclarent prêtes, s’il le faut, à saisir le tribunal administratif pour obtenir gain de cause.

Habitants révoltés

Le 10 mai 1871, la France et le jeune Empire allemand signent le traité de Francfort qui met un terme définitif à la guerre franco-prussienne. Battue, la France doit céder l’Alsace et une partie de la Lorraine (l’actuelle Moselle) à l’Allemagne triomphante. Les Allemands fixent, pour des raisons stratégiques, la nouvelle frontière sur la ligne de crête des Vosges. Certaines zones francophones se retrouvent annexées, notamment le canton de Schirmeck auquel étaient rattachées Raon-lès-Leau et Raon-sur-Plaine. Les habitants de ces deux villages sylvicoles ne l’entendent néanmoins pas de cette oreille et mènent la vie dure aux occupants. « Ils leur faisaient des crasses », raconte Antoine Quirin, maire de Raon-sur-Plaine. « Ils creusaient des tranchées pour empêcher les chariots de passer ». Au mois d’octobre de la même année, lassés, les Allemands acceptent finalement de rétrocéder les deux bourgs à la France. Ils conservent par contre les 2.000 hectares de forêts domaniales – qui sont rattachées à la commune voisine de Grandfontaine – afin de protéger la seule voie de communication reliant Schirmeck à Lunéville.

Charité publique

Depuis, malgré le retour des provinces perdues en 1919, le découpage administratif n’a pas changé. « Raon-sur-Plaine a été amputée d’environ 800 hectares. Ma commune de 1.132 hectares, soit près de 90 % de son territoire d’origine. Ces forêts ne nous ont jamais été rendues pour ne pas froisser les élus alsaciens », explique Étienne Meire, premier magistrat de Raon-lès-Leau, un hameau de 45 habitants. « Nous vivons de la charité publique, l’État nous verse une dotation de solidarité. Nous demandons juste un peu de décence ». La rétrocession des forêts s’avérant très complexe, la solution de la compensation financière est sérieusement envisagée par les élus lorrains. Antoine Quirin estime que les 4.000 hectares de forêts de Grandfontaine génèrent près de 150.000 euros de taxe foncière chaque année. « Environ 70.000 euros devraient nous revenir puisque la moitié de ces forêts nous appartenait autrefois ». La somme est toutefois contestée par Philippe Rémy. « Nous ne percevons que 70.000 euros de taxe foncière pour ces bois », assure le maire de Grandfontaine qui dit comprendre l’amertume des deux bourgades mais se refuse à rendre les forêts « spoliées ». « C’est de l’histoire ancienne, on ne peut plus revenir en arrière ». L’élu se dit donc « prêt à se défendre », même si il lui faut prêcher sa cause devant la justice.

Philippe Peter

France-Soir, jeudi 17 décembre 2009

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