Ils étaient à peine nés lorsque le mur de Berlin s’est effondré, entraînant dans sa chute irréversible un régime obsolète et détesté. 20 ans après, de jeunes Allemands donnent leur point de vue sur l’un des évènements marquants de l’histoire contemporaine de leur pays.

9 novembre 1989. Qu’on le veuille ou non, cette date a symboliquement marqué la fin d’une ère et le début d’une autre. Ce jour-là, le « mur de la honte », qui divisait Berlin depuis 28 ans, a cessé de séparer l’Allemagne en deux entités ennemies. Les plus enthousiastes parlaient alors déjà de réunification.

Cet événement est resté gravé dans la mémoire de toute une génération d’Allemands, celle qui l’a vécu en direct. Leurs enfants étaient à peine nés au moment où ce vent de liberté a commencé à souffler. Ils n’ont donc pas connu cette révolution pacifique, suspendue l’espace de quelques jours à un éventuel sursaut d’orgueil des autorités est-allemandes qui ne se produira finalement jamais.

Souvenirs familiaux

En grandissant, cette jeunesse a pris conscience de l’importance fondamentale de cet épisode, l’un des plus important de l’histoire contemporaine allemande. « Je ne me suis rendue compte de la division de l’Allemagne avant ma naissance que très tard. Ma mère m’a parlé pour la première fois de la chute du mur en mentionnant un voyage à Berlin Est. Elle devait changer la monnaie et le café était apparemment dégoûtant. L’atmosphère lui paraissait assez triste », raconte Sophie Pornschlegel, 19 ans, originaire de Fribourg-en-Brisgau (Bade-Wurtemberg). Pour la plupart des jeunes Allemands, la famille a joué un rôle essentiel dans l’explication de cette époque révolue. « J’avais dix ans lorsque j’ai parlé pour la première fois de la chute du mur avec mes grands-parents », explique Clara Stanghellini, 19 ans. « Je m’intéressais beaucoup à l’histoire. Je voulais savoir ce qu’était exactement la Stasi et pourquoi mes grands-parents évoquaient de manière péjorative l’histoire de la RDA » précise cette jeune Bavaroise originaire d’Erding, près de Munich.

Les enfants de Ossis (surnom donné aux Allemands de l’Est, par opposition aux Wessis) ont souvent vécu de près, sans toutefois s’en rendre compte, la « révolution pacifique » allemande. « Après l’ouverture de la frontière hongroise, mes parents sont partis avec moi en Hongrie, puis en Autriche et se sont finalement installés à Hambourg », relate Sophie Leschik. Née à Neuruppin (Brandebourg), elle n’avait que quatre mois au moment des faits. « Les représailles systématiques d’un régime antidémocratique n’étaient plus supportables. Étant membres de la Blueserszene (NdT : mouvement artistique contestataire est-allemand des années 70), ils étaient surveillés en permanence ».

Chute inéluctable

Tous ces jeunes Allemands s’accordent aujourd’hui à dire que la chute du mur de Berlin et les évènements qui ont suivi étaient prévisibles. « Une fois que la phrase Les frontières sont ouvertes dès maintenant a été prononcée [par Günter Schabowski, porte-parole du gouvernement est-allemand], c’était inévitable », estime Julia Kuntz, qui est née en 1987 à Tegernsee (Bavière). « En 1989, la RDA était vraisemblablement finie. Les gens voulaient des réformes politiques, le système de santé avait montré ses limites et le pouvoir soviétique s’écroulait », assure de son côté Jonas Kohl, 22 ans, originaire de Daun (Rhénanie-Palatinat). « Je crois néanmoins que les Allemands de l’Est ne pensaient pas que tout allait se dérouler aussi vite. Cela a surpris tout le monde ». Tous ces facteurs auraient donc permis d’éviter que ne se répète l’échec du soulèvement ouvrier de juin 1953.

20 ans après la chute du mur de Berlin et la réunification des deux Allemagne, tous les problèmes ne semblent néanmoins pas encore réglés. « L’inconvénient est que les Allemands doivent payer plus d’impôts. L’Ouest doit aussi supporter le poids du chômage très important qui existe à l’Est », déplore Carina Bury. Cette étudiante de 20 ans, originaire de Munich, comprend néanmoins que certains puissent ressentir une certaine « ostalgie » : « La RDA avait aussi des côtés positifs. Il y avait une grande solidarité entre les travailleurs. La politique parentale était également plus généreuse ». La discrimination entre Ossis et Wessis est également encore bien présente, même si elle s’est atténuée, et politiquement, les « nouveaux Länder » se démarquent du reste du pays. « Ils ont plus tendance à voter Die Linke (gauche antilibérale) », mais, paradoxalement, c’est également dans ces régions que « le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (extrême-droite) a le plus de popularité », précise Sophie Pornschlegel. « Il faudra encore du temps » pour que toutes les réminiscences du passé soient définitivement effacées.

Verena Kerscher, 21 ans, Munich (Bavière)

« La fin de la Guerre froide »

« Je suis fière d’appartenir à un pays qui a su conduire une des rares révolutions pacifiques qui ait réussi. Je suis fière du fait que, après des années d’égoïsme du côté de l’Allemagne de l’Ouest, celle-ci a favorisé l’intégration de l’ex-RDA, bien que cela ait impliqué des coûts importants », explique posément cette étudiante de Sciences Po. Elle estime également que « l’Allemagne devait nécessairement revenir à son statut d’État-nation » et que la chute du mur de Berlin a constitué « l’évènement historique le plus important de la République fédérale d’Allemagne » et qu’il « a symbolisé la fin de la Guerre froide ». « La RDA a été profondément antidémocratique et a ainsi privé une partie des Allemands de beaucoup de libertés fondamentales, économiques et morales. J’ai une admiration très grande pour les Berlinois qui ont dû vivre avec ce mur dénué de sens pour eux », conclut-elle.

Constanze von Szombathely, 23 ans, Leipzig (Saxe)

« J’ai eu la chance de grandir dans un pays libre »

« J’avais trois ans quand le mur est tombé. Ma mère m’a raconté qu’elle était à la maison avec moi et ma petite sœur pendant que mon père travaillait en Pologne », raconte l’étudiante en journalisme. Elle garde un souvenir enfantin de cette époque : « Quand les soldats ont démonté la clôture frontalière, mon grand-père et moi avons ramassés les vis et les écrous qui étaient tombés au sol. Ils sont toujours dans une boîte dans l’atelier de mon grand-père ». Elle a à peine cinq ans lorsque celui-ci lui parle pour la première fois de la RDA : « Nous nous sommes promenés sur l’ancienne frontière interallemande. Il m’a raconté que pendant 40 ans, il ne pouvait plus entrer dans la forêt qui la bordait et qu’il y avait une grande clôture avec des mines pour empêcher les gens de quitter le pays ». Pour elle, la chute du mur de Berlin et la réunification ont évidemment été positives : « J’ai eu la chance de grandir dans un pays libre et pas une dictature comme mes parents ».

Philippe Peter

France-Soir, samedi 7 novembre 2009

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