Edmonde Charles-Roux : « C’est le cœur qui parle lors des sélections »

Membre de l’académie Goncourt depuis 1983, Edmonde Charles-Roux en a été élue présidente en 2002. A 89 ans, cette femme de lettres, récompensée en 1966 pour Oublier Palerme, se prépare à remettre le 106ème prix Goncourt. Elle nous a reçu dans le prestigieux cadre du restaurant Drouant où les dix membres du jury se réunissent chaque mois pour discuter de l’actualité littéraire et désigner le futur lauréat.

France-Soir : Qu’est ce qui différencie le Goncourt des autres prix littéraires ?

Edmonde Charles-Roux : Pour ce qui est de la célébrité, l’ancienneté du prix Goncourt y est pour quelque chose. C’est un véritable survivant car il ne faut pas oublier qu’il a traversé des années noires et qu’il aurait pu, à plusieurs reprises, disparaître. Il est d’ailleurs encore régulièrement accroché par la critique ou par des auteurs déçus de ne pas l’avoir obtenu. Ces derniers oublient que le Goncourt n’est pas un droit mais une chance, un bonheur.

Comment s’effectue la sélection des ouvrages ?

Nous effectuons un travail de lecture sur une année entière. Chaque membre choisit des romans parmi ceux qui nous sont envoyés par les maisons d’éditions. Il en parle ensuite lors des réunions mensuelles et les prête éventuellement à ses confrères. A partir de septembre commence le travail de sélection a proprement parler. En quelques semaines, nous lisons chacun une trentaine de livres, ce qui est assez conséquent.

Quels sont vos critères de jugement ?

C’est le cœur qui parle et rien d’autre. Bien sûr, il faut que le roman soit écrit en français, quelle que soit la nationalité de l’auteur, mais pour le reste, seuls, le plaisir de lire et l’exaltation comptent. Lors de nos réunions, certains livres sortent tout de suite du lot, parfois de manière unanime. D’autres sont très vite écartés. Les sélections sont en général très dures car il nous faut choisir entre de très bons livres. C’est parfois frustrant, mais cela fait partie du jeu.

Dans quelle atmosphère se déroulent les délibérations ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est souvent très tendu ! L’académie Goncourt n’est pas une chose ronflante et endormie. Tous ses membres sont bien conscients que leur décision dessinera l’image de la rentrée littéraire. Nous versons donc souvent dans la joute verbale. Nous nous disputons même parfois, car les avis des uns ne correspondent évidemment pas toujours avec ceux des autres.

Est-ce difficile d’être une femme au sein de ce jury essentiellement composé d’homme ?

Il n’y a pas de machisme dans notre groupe. Il n’y a pas d’un côté les femmes et de l’autre les hommes. Nous avons un sens très vivant de la camaraderie. Nous sommes avant tout des défenseurs du français, avec pour point commun notre amour des lettres.

Le prix Goncourt a-t-il évolué depuis l’époque où vous l’avez gagné ?

Je dirais que le Goncourt s’est bonifié. Le fait d’ouvrir la sélection aux écrivains étrangers de langue française a été une très bonne chose. Auparavant, ils n’étaient pas pris en considération alors qu’ils nous font l’honneur d’écrire en français. L’arrivée de Tahar Ben Jelloun au sein du jury illustre parfaitement cette évolution.

Que pensez-vous de la littérature francophone d’aujourd’hui ?

Elle s’est beaucoup diversifiée, tant dans le choix des sujets abordés que dans la manière de les traiter. Le niveau est très bon, il est peut-être même meilleur qu’avant, et nous prenons chaque année énormément de plaisir à lire tous ces ouvrages, avec parfois quelques très bonnes surprises.

Propos recueillis par Philippe Peter

France-Soir, mardi 27 octobre 2009

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