Nicolas Rouvière : « Astérix détourne les clichés pour mieux s’en moquer »


Maître de conférence en littérature à l’université Grenoble 1, Nicolas Rouvière a publié Astérix ou les lumières de la civilisation (PUF, 2006, Prix Le Monde de la recherche universitaire 2005) et d’Astérix ou la parodie des identités (Flammarion 2008), deux ouvrages de référence sur le plus célèbre des Gaulois.


France-Soir : Dans votre dernier livre sur Astérix, vous étudiez la parodie identitaire. Quelles sont les techniques utilisées par les auteurs pour faire rire ?

Nicolas Rouvière : C’est une mécanique à trois temps. Dans un premier temps, Goscinny et Uderzo reproduisent une imagerie partagée, issue de la culture de masse. C’est ce qui se passe en particulier dans Le Tour de Gaule, qui passe en revue le joyeux folklore historique et culturel des régions de France, où la gastronomie tient une place de choix. Une connivence se crée immédiatement avec le lecteur, qui rit de l’anachronisme de la voie romaine 7 ou de la « promenade des Bretons » à Nice.

Cet humour fonctionne également lorsque les héros voyagent à l’étranger ?

Bien sûr. Londres par exemple, avec son Tower Bridge, ses pubs, ou ses bus à impériale, correspond aux clichés touristiques du voyage scolaire. Mais il existe ensuite un second niveau de comique, qui est la moquerie de ces stéréotypes. Par exemple dans Astérix chez les Bretons, la représentation du home petit bourgeois britannique est tellement caricaturale, avec le rocking-chair, la moquette, les bibelots, la femme qui tricote et le mari qui lit le « Temps » au coin du feu, qu’il est impossible d’imaginer les Anglais vivre réellement ainsi. Ce qui est moqué, c’est bien plutôt le regard stéréotypé des Français des années 60 sur leurs voisins.

Quel est le troisième niveau de lecture ?

Sur cette moquerie des stéréotypes vient se greffer une satire des comportements humains : réseaux mafieux en Grèce, clientélisme politique en Corse, opacité des pratiques bancaires suisses, etc. Mais il s’agit moins d’épingler ce qui serait les revers négatifs d’une pseudo « mentalité » nationale, que de développer une critique universelle de l’égoïsme individuel et les calculs d’intérêt. Ainsi les stéréotypes sur les peuples étrangers apparaissent au final superficiels. Plus fondamentales sont les ressemblances entre individus, par-delà les différences culturelles.

Comment explique-t-on que cet humour franchouillard se soit si bien exporté ?

La mondialisation est marquée par une internationalisation de l’imagerie populaire. Les clichés sur le flegme britannique, la ponctualité helvétique ou la fierté ibérique traversent les frontières. Tout le monde peut en rire, même s’ils finissent aussi par vieillir.

Astérix véhicule-t-il un message politique ?

Goscinny et Uderzo ont toujours refusé de faire de la satire partisane. Le mythe gaulois, depuis sa recréation au XIXe siècle est tellement lourd de récupération politique, qu’ils ont essayé de brouiller les pistes pour éviter toute lecture réductrice. On retrouve cependant les valeurs radicales de la IIIe République et la méfiance contre les dérives du pouvoir personnel. La série est marquée également par un optimisme pour une Europe en construction, à caractère plutôt confédéral. Les auteurs semblent plaider également pour un capitalisme tempéré.

Quelle forme prend alors leur satire ?

Elle a le plus souvent une dimension sociétale : critique du marketing politique, moquerie du théâtre anarchiste de 68, moquerie des psychothérapies comportementalistes, moquerie de l’urbanisme des grands ensembles, etc. La valeur principale qui domine demeure la lutte contre l’impérialisme et la défense des libertés individuelles et collectives face à toute logique d’oppression et d’uniformisation forcée. Voilà l’idéal universaliste d’Astérix, qui transcende les différences culturelles.


Propos recueillis par Philippe Peter

France-Soir, mercredi 21 octobre 2009

Publicités