Bertrand Legendre, éditorialiste au quotidien Le Monde, évoque la situation du quotidien d’information français. Et il ne rassure pas…


Après plusieurs années de crise, comment va Le Monde aujourd’hui ?

« Le Monde connaît de grandes difficultés pour lesquelles nous n’avons pour l’instant pas trouvé de solution. Le journal doit faire face à la concurrence des gratuits et d’internet, mais surtout à une baisse continue des ventes et un recul de la publicité. Quelques chiffres pour illustrer mon propos. En 2008, la diffusion en France du journal Le Monde a baissé de 5,15%. Pour le 1er trimestre 2009, nous avons déjà noté une baisse de 5,5% ! Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. Dans le même temps, Le Figaro voit ses ventes baisser de 2,9% (2008) et 2,7% (1er trimestre 2009) ; Libération voit ses ventes baisser de 6,8% et de 8,8% pour les mêmes périodes. Par contre, Les Échos ont vu leur diffusion augmenter de 1,62% et 0,9%, tandis qu’Aujourd’hui en France a progressé de 1,5% en 2008. L’autre problème est le vieillissement des lecteurs du Monde. Aujourd’hui, leur âge moyen est de 54 ans, tandis que l’âge moyen des acheteurs du Monde en kiosque est de 59 ans ! »

Quelle est la situation financière du journal ?

« 2008 a été le huitième exercice consécutif déficitaire. En huit ans, le journal a perdu 200 millions d’euros. Nous souffrons essentiellement du recul de la publicité. Dans les années 60, celle-ci représentait 40% des recettes du quotidien. Dans les années 70, 60%. En 2008, les recettes publicitaires sont tombées à 20% des recettes globales et ce chiffre va encore baisser en 2009 du fait de la crise »

Qu’avez-vous pensez des choix effectués par Éric Fottorino pour tenter de sauver le groupe La Vie-Le Monde ? Y avait-il d’autres solutions ?

« A l’époque où Libération a licencié beaucoup de monde et réduit considérablement sa pagination, tout le monde était très choqué et se disait que le journal n’allait pas faire long feu. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Le journal était moins riche, les lecteurs ont fuient. Libération était dans une véritable spirale infernale. Un an plus tard, c’est Le Monde qui a dû prendre une décision difficile avec un plan de restructuration. Pas de licenciements secs, mais des départs volontaires, dont plus de 60 journalistes. Du coup, la surface rédactionnelle s’est considérablement réduite. Par exemple, les pages internationales ne sont plus aussi denses qu’elles l’étaient par le passé. Ce qui fait aussi fuir nos lecteurs »

Une nouvelle formule du journal a été lancée en janvier 2009 à l’initiative d’Éric Fottorino. Comment cette transition s’est-elle passée ?

« La nouvelle formule rédactionnelle du quotidien n’a malheureusement pas eu l’effet escompté. Nous souhaitions également rénover Le Monde 2 et le renommer Le Monde Week-end dont le premier numéro devait sortir en mai. Finalement, la nouvelle formule ne devrait voir le jour qu’en septembre 2009. Le plan de restructuration de 2008 a permis une économie de 11 millions d’euros. Est-ce que ce sera suffisant pour sauver le journal ? Je ne pense pas… »

Selon vous, l’avenir du groupe Le Monde-La Vie se fera-t-il avec ou sans Éric Fottorino ?

« Éric Fottorino est un chef d’entreprise confronté à une réalité difficile. Il n’est bien sûr pas la cause de tous les maux du journal, mais il a sa part de responsabilités, d’une part parce que c’est à lui de trouver une sortie de crise, d’autre part parce qu’il occupe des postes importants dans la hiérarchie du journal depuis plusieurs années et qu’à ce titre il a vu la situation empirer »

Éric Fottorino nous a confié que ces décisions avaient été, pour lui, difficiles à prendre ? Ses choix ont-ils été compris au sein du groupe ?

« Pas toujours. En tout cas, il règne au sein de la rédaction une certaine morosité, un désintéressement. En trente cinq ans de maison, je n’avait jamais vécu cela »

Quels sont selon vous les secteurs à développer ou à rénover ?

« La venue de la rédaction du Monde.fr à Blanqui (NdlR : 80 boulevard Auguste Blanqui, dans le 13ème arrondissement de Paris, siège de la rédaction de quotidien) est, à mon sens, une très bonne décision car il faut, à terme, fusionner les deux rédactions et développer notre site internet pour consolider notre place de leader dans ce domaine. Pour le reste, je n’ai malheureusement pas de réponse. Ce n’est pas à moi de décider. En tout cas, il ne faut pas de nouveau plan de restructuration avec suppression de personnel. Le journal ne peut plus se le permettre »


Propos recueillis par Philippe Peter

Publicités