Tensions sociales et mesures liberticides : facteurs aggravants d’une contestation qui se généralise

 

Le nombre de caméras de vidéosurveillance explose.

Le nombre de caméras de vidéosurveillance explose.

 

Le climat économique actuel particulièrement délétère est propice à l’apparition d’un mouvement de contestation généralisé. Cette situation économique difficile qui a notamment pour conséquence une augmentation du chômage et de la précarité, n’est néanmoins pas suffisante pour déclencher une révolution au sens propre du terme. Tant que le Gouvernement s’assure de la confiance de la majorité du peuple, il ne risque rien. Pour l’instant, même si il a considérablement chuté dans les sondages depuis l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy et son gouvernement disposent encore d’un capital sympathie très confortable. Les résultats des élections européennes du 7 juin dernier confirment cette situation, même si le score de l’UMP (28%) n’a rien d’un triomphe.

Les choses pourraient néanmoins changer. Depuis 2002, toute une série de réformes prisent par le parti de la majorité – et par ailleurs largement critiquées par l’opposition – ont eu pour conséquence d’attiser la contestation sociale. Prenons pour exemple le cas du contrat première embauche (le fameux CPE), en 2006. Une mesure taillée sur mesure pour le patronat, dictée par le Medef d’Ernest-Antoine Seillière et censée aider les jeunes à trouver un emploi tout en permettant à leurs futurs employeurs d’envisager sereinement leurs licenciements – sans motivation – après une période d’essai de deux ans. Au final, une véritable atteinte aux acquis sociaux et la menace lourde d’une réforme plus profonde du droit du travail (qui a en partie été entamée par le gouvernement Fillon dès 2007 avec notamment la loi sur le service minimum qui limite fortement le droit de grève et le vide de sa substance). Le CPE a massivement fait descendre dans les rues. On avait plus vu cela depuis longtemps. Finalement, Dominique de Villepin, Premier ministre de Jacques Chirac, s’est vu contraint de retirer le texte devant la pression du peuple alors même qu’il avait déclaré au début de la crise que dans une démocratie ce n’était pas la rue qui décidait mais les représentants élus. Sans commentaire.

D’autres mesures potentiellement dangereuses pour les libertés individuelles ont été prises par les différents gouvernements UMP depuis 2002. Prenons pour exemples le développement excessif de la vidéosurveillance (le plan national d’équipement lancé en novembre 2007 par la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, prévoyait de tripler en deux ans le nombre de caméras de vidéosurveillance installées sur la voie publique en France, pour passer de 20.000 à 60.000), des fichiers de renseignement – Edvige et autres – ou encore de la loi Hadopi, récemment censurée par le Conseil constitutionnel. Le fichage systématique de près de 50 000 Strasbourgeois du fait du sommet de l’OTAN (3 et 4 avril 2009) a été particulièrement mal accueilli par une population alsacienne pourtant traditionnellement plus souple, plus compréhensive et, surtout, moins contestataire que dans le reste du pays. Bien sûr, la venue des chefs d’états membres de l’Alliance atlantique allait nécessairement entraîner une augmentation des forces de police et de sécurité. Mais comment justifier le siège de toute une ville, la suspension de la plupart de ses activités, le harcèlement des opposants à l’OTAN et l’atteinte à leur liberté d’expression (affaire des drapeaux de la paix) et, surtout, la suppression pure et simple de certaines libertés individuelles comme la libre circulation des personnes, pourtant considérée comme fondamentale par les différents traités communautaires. Les Strasbourgeois ont payé le besoin d’exubérance de Nicolas Sarkozy, son fameux côté bling-bling, mais aussi sa manie de vouloir prouver aux autres, en particulier aux Américains, que c’est un grand président. Il fallait donc épater Barack Obama en sortant l’artillerie lourde au détriment des conditions de vie de 50 000 citoyens français.

Les Français sont de plus en plus contrôlés, vidéosurveillés, fichés et classés. Pourquoi ? Big brother n’est pas loin. Soigner des enfants génétiquement dangereux avant même qu’ils n’aient commis le moindre délit, développer les services de renseignements (fusion RG et DST) pour mieux surveiller la population, traquer sans relâche ceux qui aident les sans-papiers, établir la double-peine pour les étrangers… Autant de mesures qui ne choquent plus. Pire, elles sont considérées comme normales par une majorité de Français. En 1940, dans des conditions certes totalement différentes, très peu de Français ont été choqués par les lois anti-juives mises en place par le gouvernement légal de la France. Aujourd’hui, ce ne sont plus les Juifs qui sont recherchés mais les sans-papiers, les musulmans un peu trop barbus, les gauchistes ou encore les pacifistes et les écologistes. Qu’on le veuille ou non, petit à petit, le champ des libertés individuelles régresse en France. L’Etat ne veille plus sur le citoyen, il le surveille.

La réaction pathétique du gouvernement à l’épisode tragique de la révolte des banlieues est significative. Dans les quartiers défavorisés, touchés plus que les autres par le chômage et les discriminations de toutes sortes, la tension était arrivée à son comble. Une énième bavure policière n’a fait que mettre le feu aux poudres. Réponse du ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy : « on va nettoyer cette racaille au Kärcher ! ». Voilà de quelle manière sont traités les habitants de ces cités abandonnées. Bien sûr, la violence n’est pas une solution et des casseurs professionnels ont certainement participé aux violences. Il n’est cependant pas possible de continuer à nier l’évidence : il existe des zones de friches sociales en France pour lesquelles nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n’ont pour l’instant pas trouvé de solution. Les insulter ne sert évidemment à rien.

Où en est l’opposition dans tout cela. Le cas du CPE démontre que le poids des contestataires peut faire bouger les choses. Les grèves, les manifestations ou les débrayages ne sont donc pas inutiles. Malheureusement, il semble que la crise du CPE soit le dernier exemple de victoire de la rue face au gouvernement. En effet, si l’on analyse le dernier grand conflit social en date, à savoir la réforme des universités, le constat est amer : cinq mois de mobilisation et pas ou peu de résultats. Les examens et les vacances arrivant, le mouvement s’est peu à peu écroulé malgré quelques spasmes notamment du côté de Toulouse. Le peuple serait-il découragé ? Les résultats des élections européennes et la hausse de la cote de popularité du Président de la République et – incroyable mais vrai – du Premier ministre semblent en tout cas confirmer que de plus en plus de Français semblent solidaires avec nos gouvernants en cette période de crise. Avec 28% des suffrages, Nicolas Sarkozy n’a néanmoins pas infligé une « raclée » à ses détracteurs comme l’affirme exagérément le Figaro Magazine (La raclée des anti-Sarko, 13/06/2009).

La situation économique et sociale actuelle en France semble donc rendre envisageable une « révolution », dans un pays qui a déjà connu  ce type de phénomène (Révolution française de 1789, révolution de 1830, printemps des peuples en 1848, Commune de Paris en 1871 ou encore les évènements de mai 1968). Reste à savoir sous quelle forme celle-ci pourrait se matérialiser et, surtout, qui serait en mesure de la mener.

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