La crise économique ou la mise en place d’un climat propice à une révolution

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La crise financière majeure – dite des « subprimes » – que traverse actuellement la France et une grande partie du monde va très certainement marquer profondément et pour longtemps le jeu des échanges commerciaux et des fluctuations économiques. Ceux-ci ont en effet été déstabilisés par les effets à court et moyen terme du krach financier de l’été 2008 dont les prémices se faisaient déjà sentir outre-atlantique dès 2007 avec l’effondrement du marché de l’immobilier aux États-Unis. En Europe, les premiers effets concrets de la crise sont apparus au cours du second semestre 2008 (fermetures de sites de production, réductions d’effectifs, plan de secours et de relance…). Les conséquences à moyen et long terme de la crise des subprimes sont encore imprévisibles, mais ce qui semble à peu près certain est qu’elle peut d’ores et déjà être comparée, en terme d’intensité relative uniquement, à ses grandes sœurs de 1929 ou de 1973.

Le but n’est cependant pas ici d’expliquer ce krach, mais de nous poser une question simple en analysant de manière pragmatique cette situation de marasme profond. Une révolution, dans tous les sens du terme, pourrait-elle germer en France à l’heure actuelle ? Question sur laquelle je réfléchis depuis assez longtemps et qui revient sur le devant de la scène avec cette situation de crise économique qui ne fait qu’exacerber le malaise social, politique et identitaire. Certains chercheurs et hommes politiques se sont également intéressé au sujet, avec, pour certains des conclusions assez tranchées. L’ancien Premier ministre, Dominique de Villepin, a ainsi estimé qu’il existait un « risque révolutionnaire » en France où une « forte colère s’exprime » (Le Grand Rendez-vous, Europe 1, 19 avril 2009).

C’est vrai, le moment semble idéal pour le fameux et mythique « grand soir ». Le chômage augmente en flèche – autour de 50 000 demandeurs d’emploi supplémentaires chaque mois – ce qui va avoir pour conséquences d’augmenter le mécontentement des sans-emplois de plus en plus nombreux, mais aussi de précariser de manière exponentielle l’emploi lui-même. En effet, le travail sera de plus en plus rare alors que la force de travail sera de son côté de plus en plus importante (du fait, notamment, de l’allongement de la durée du travail, de l’accroissement naturel de la population et de l’immigration). La demande de travail sera de ce fait de plus en plus faible alors que son offre augmentera, d’où une baisse prévisible des salaires (jusqu’aux limites légales) et, surtout, une précarisation accrue de l’emploi (plus de CDD, de stages, périodes d’essai plus longues…).

De manière presque mécanique, l’inflation devrait par contre se maintenir à un niveau relativement bas, mouvement qu’a déjà largement démontré Philips dans sa théorie sur la relation entre chômage et inflation. En effet, selon cette dernière, toute lutte contre le chômage a pour conséquence un accroissement de l’inflation et inversement. Pour être plus clair, une politique de lutte contre la chômage telle celle mise en place à l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste en France en 1981 a eu pour conséquence une augmentation de l’inflation. Dans l’autre sens, lutter avec acharnement contre l’inflation ne peut qu’amener à augmenter le chômage.

Chose nouvelle et inquiétante, la France, qui est traditionnellement un pays où l’inflation est relativement faible (autour de 1,5%), a connu une période de forte inflation en 2007-2008 du fait notamment de la faiblesse du dollar face à l’euro, mais également des sommets atteints par le pétrole durant cette période. Ce fort accroissement de l’inflation ne semble néanmoins pas être la conséquence de mesures politiques du gouvernement Fillon qui auraient visé à lutter efficacement contre le chômage. Une situation d’inflation élevée et persistante a des conséquences catastrophiques sur la valeur réelle des salaires si leur niveau ne suivait pas cette augmentation. C’est ce qui s’est passé, à un niveau certes limité, durant les deux premières années du mandat de Nicolas Sarkozy, pour les raisons évoquées plus haut. S’en est suivi une baisse relative du pouvoir d’achat, contre laquelle, ironie du sort, le président Sarkozy avait pourtant promis de lutter lors de la campagne pour la présidentielle en 2007.

Pour le moment, la crise touche la population de manière directe (licenciements, précarisation de l’emploi, difficultés pour les jeunes ou les seniors à trouver un poste…), mais elle va bientôt avoir en plus des conséquences indirectes (augmentations des impôts et des taxes…) Il faudra bien lutter contre l’augmentation du déficit public de la France, même si Bruxelles va très certainement être beaucoup plus souple durant les mois, voire les années, à venir avec les pays membres de l’Union européenne. Rappelons qu’avec une prévision de récession révisée à – 3 %, alors que l’on nous promettait il y a quelques mois encore jusqu’à deux points de croissance, l’année 2009 promet d’être celle de tous les records. Le déficit public français pourrait atteindre 6,3 % du PIB, alors que les critères de convergence établis pour les pays membres de la zone euro prévoient un déficit public maximum correspondant à 3% du PIB (Le Monde, 18 mai 2009). De plus, une nouvelle augmentation de l’inflation, pour les même raisons qu’en 2007-2008, n’est pas à écarter. La situation serait dès lors catastrophique avec un chômage élevé et une inflation forte. Nous n’en sommes pas encore là, mais comment se fier aux déclarations de Christine Lagarde, ministre de l’Economie, qui, de manière très optimiste, avait affirmé à l’été 2008 que le plus gros de la crise était passé. Cela semble relever, à l’heure actuelle, du domaine de l’utopie. Le chômage continue à augmenter et les prévisions les plus optimistes n’entrevoient une sortie de crise qu’à l’aube 2010.

D’autres facteurs qui s’ajoutent à ce climat économique défavorable pourraient attiser ce « risque révolutionnaire ». Citons quelques exemples que nous développerons par la suite : écart de plus en plus important entre les niveaux de vie des classes aisées et des classes populaires, répartition inégale des bénéfices des entreprises (le président Sarkozy a lui-même souhaité, le 5 février dernier, la mise en place des trois tiers), réforme du service public qui tend à calquer son mode de fonctionnement sur celui d’une entreprise avec notamment l’introduction de la notion de rentabilité (voir récemment le cas houleux de la réforme Bachelot sur l’hôpital qui aborde, notamment, ce point), concentration des médias, situation difficile à tous les points de vue dans les quartiers dits populaires (illustrée par ce que l’on a appelé à l’époque « la révolte des banlieues », à l’automne 2005), regain de racisme (malgré l’effacement relatif du Front national en tant que force politique), montée des extrêmes en général qui sont, par définition, les plus à même à mener une révolution, ou encore renforcement de mesures qualifiées, par certains, de nuisibles aux libertés individuelles (développement à grande échelle de la vidéosurveillance, Hadopi, création du fichier Edvige, renforcement de la lutte contre l’immigration clandestine et l’aide aux personnes en situation irrégulières, atteintes à la liberté d’expression et à la libertés de la presse…). Reste à savoir si ces facteurs aggravants sont suffisants pour déclencher une vague de contestation assez importante pour qu’elle en devienne « révolutionnaire ».

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